| Samouraï |
Le mot de «Saburaï» (de «Saburau»: se tenir à côté, garder, servir), qui évolua phonétiquement en «Samuraï», apparut entre le IXème et le XIe siècle. Il désignait une élite, issue des meilleures familles de l’aristocratie guerrière (Buke). Celle-ci, un moment éclipsée par le pouvoir impérial, revint au premier plan à partir du XIIe siècle: elle s’empara alors de la réalité du pouvoir derrière Minamoto-no-Yoritomo qui prit le titre de Shogun en 1192. Ce fut la «période des guerriers» (Buke-jidai), qui se termina en 1868. Il y eu en fait deux époques : d’abord quatre siècles fertiles (1192-1603) en guerres civiles, où les clans de guerriers s’affrontèrent pour le pouvoir, et qui mirent le pays à feu et à sang (Kamakura-jidai, Muromachi-jidai). Puis l’ère Tokugawa (1603-1868), introduite par Tokugawa Ieyasu qui se donna enfin les moyens d’un Shogunat stable, et au cours de laquelle la caste turbulente des Samuraï fut obligée de se discipliner. Elle resta cependant au premier rang de la société. Ce fut entre 1603 et 1868 que le Samuraï atteignit sa définition la plus pure dans l’esprit du peuple. Et pourtant, la paix civile imposée par les Shogun Tokugawa, appuyés sur un réseau de Daimyo surveillés en leurs châteaux forts, asphyxia lentement mais sûrement la caste des Samuraï qui perdait peu à peu sa vraie raison d’être, qui était d’orienter toute son existence vers le combat. Le pouvoir central lui laissa cependant peaufiner ses différences et son code d’honneur (Bushido) car cela l’arrangeait bien. La fidélité des Samuraï qui devait rester à toute épreuve, c’était le meilleur moyen de contrôler la pays. En l’absence de ces tests réguliers que furent dans les périodes précédantes les guerres des clans rivaux, il faillait donc trouver une nouvelle raison d’être, canaliser leur formidable énergie dans une direction non dangereuse pour le pouvoir en place. À côté du maniement d’armes, qui va se codifier suivant des règles encore souvent présentes dans les arts martiaux d’aujourd’hui (et faire évoluer ceux-ci de Bugei, puis Bu-jutsu, techniques de guerre, en Budo, voie du guerrier), le Shogunat va encourager l'érudition de ses Samuraï, qui devinrent ainsi également poètes. D’où l’avènement du Samuraï de l’âge classique, encore animé de cette énergie de vaincre qui en faisait un être redoutable, héritée des époques précédantes où les guerres incessantes lui avaient appris les règles de survie, mais qui s’est civilisé depuis et a habillé d’élégance sa violence. Le modèle du Samuraï japonais a donc évolué au cours de son histoire. Mais il resta le même dans ce qui fut toujours la première règle de son existence : servir, envers et contre tout, et jusqu’à la mort. Lorsque plus aucun lien ne le rattachait à un maître, par exemple lorsque le clan auquel celui-ci appartenait avait disparu, dispersé par la guerre, le Samuraï devenait Ronin (littéralement « homme de la vague »). Libéré de sa parole et de son devoir, portant sur lui sa seule fortune, ses armes, il devenait redresseur de torts ou bandit de grand chemin. Ce personnage idéal de roman enseignait parfois, au cours de ses pérégrinations, son expérience de la guerre dans les écoles (Ryu), en général au sabre (Ken-jutsu). Avec le temps, l’élite samouraï des premiers siècles va de plus en plus se perméabiliser puis se diluer sous les apports successifs de catégories sociales qui n’avaient plus rien d’aristocratique. Au cours des siècles, cette évolution alla de pair avec un amollissement des mœurs anciennes, particulièrement austères, qui avaient fait la grandeur et maintenu la pureté de l’ancienne caste des Samuraï. L’origine sociale passait au second plan tandis que seul la bravoure au combat et l’esprit de sacrifice pour le seigneur auquel ils étaient attachés devenaient le critère de recrutement des nouveaux Samuraï. D’ailleurs, malgré cette forme de démocratisation, leur classe continuait à se distinguer farouchement de celle des guerriers ordinaires, vile piétaille (Ashigaru), beaucoup plus légèrement armés, qui participaient aux guerres comme force d’appoint, se battant plus pour les profits du pillage que pour l’honneur. Qu’il soit sur pied de guerre ou non, le Samuraï avait droit à des signes distinctifs. L’un de ses privilèges était le port, à la ville, du Hakama, une jupe-culotte qui descendait jusqu’aux chevilles, un autre celui du Dai-sho, paire de sabres courbes glissés dans la ceinture, tranches des lames tournées vers le haut pour pouvoir couper dés le dégainé (Iai-jutsu). Le katana était le sabre long et le Wakizashi le sabre court. Le crâne du Samuraï était rasé sur l’avant et le haut, et les cheveux étaient soigneusement noués et dressés sur l’arrière; cette sorte de chignon (Chon-nage), était coupé lorsque le Samuraï se retirait ou devenait Ronin. En temps de guerre, le Samuraï était protégé par une armure (Yoroi, puis Do-maru, plus allégée), relativement légère en comparaison des carapaces d’acier des chevaliers occidentaux, mais aussi plus vulnérable, fait de plaques de fer laquées, ou de lamelle de cuir articulées et se chevauchant parfois, réunies entre elles par des lacets de couleur (la couleur était le signe distinctif d’appartenance à un clan). Sur la tête, un casque en fer (Kabuto), à visière et à large protège-nuque, orné d’ailes ou de cornes, voire de l’effigie en bronze ou en cuir d’un animal. Parfois un masque de métal ou de cuir couvrait la totalité du visage (Somen) ou plus généralement seulement le bas (Menpo), autant pour le protéger que pour effrayer l’adversaire. Il était de coutume de se maquiller et de se parfumer avant d’aller au combat afin d’être prêt à toujours laisser une belle tête sur le champs de bataille. Les Samuraï portaient des marques distinctives brodées sur leurs vêtements (le Jimbaori, veste sans manches passée par-dessus l’armure) ou sur un fanion (Sashimono) porté sur une hampe attachées au dos de la cuirasse. L'armoiries (Mon) ainsi arborée permettait de reconnaître aussitôt la famille ou le clan auquel appartenait le guerrier. Être Samuraï était avant tout un art de vivre. Certes, l’homme restait guerrier avant tout et l’Histoire rapporte également bon nombre de traits de bassesse, de corruption, de félonie, d’intrigues et de cruautés gratuites. Mais cette impression est largement est largement adoucie par d’autres qualités, largement positives, de la plupart de ces hommes rudes, durs à la souffrance, résignés devant les coups du sort. Plus ils étaient braves, plus ils étaient sensibles, avec une émotivité à fleur de peau, cependant maîtrisée, car il ne fallait jamais «perdre la face». Le Samuraï classique ressentait de toutes les fibres de son être l’aspect pathétique des choses (Mono-no-aware), la force incontournable du destin (Karma), et éprouvait plus qu’une sympathie pour les perdants (Hoganbiiki). Il pouvait être saisi d’une vague de mélancolie qui le rendait méconnaissable, soudain fragile comme une femme. Il devenait alors poète, ou musicien. Le modèle traditionnel de Samuraï n’avait rien d’un vulgaire soudard ni d’un être surnaturel taillé comme un roc: s’il apparaissait ainsi aux autres, c’est qu’il puisait des forces hors du commun dans une éducation particulière qui lui avait appris à bien cerner ses faiblesses. Une éducation spartiate au départ, certes, qui le conditionnait, mais aussi une ouverture vers l’art, la culture, la religion, une philosophie qui cherchait à mettre l’homme en harmonie avec l’univers. Car de cette identité vient la véritable efficacité, sur le champs de bataille comme en toute chose. Le Shinto, le Confucianisme (Kung Zi) puis le Bouddhisme Zen (Zen-shu) influencèrent profondément ces hommes habitués à côtoyer la mort. De se trouver plongés dans les horreurs de la guerre et d’échapper si souvent à la mort leur faisait rechercher et apprécier une vie d’un raffinement extrême. Se sachant à tout instant guettés par la mort, ils rivalisaient en temps de paix de luxe et d’élégance. Ces guerriers intrépides étaient esthètes à leurs heures, vivant l’instant, aussi bien au combat que dans la vie quotidienne. Aspects contradictoires pour une sensibilité occidentale mais parfaitement intégrés dans la civilisation extrême-orientale. Cet amour de la beauté, ce besoin de perfection, se retrouvait jusqu’à leur armement, pourtant destiné en premier lieu à vaincre, mais dont les pièces évoluèrent en véritables œuvres d’art: on cherchait à donner une beauté même à la mort., puisque le mort était le vraie compagne du Samuraï. Il ne la fuyait jamais, elle faisait partie su jeu de le vie. En s’y préparant toute sa vie, il lui enlevait son caractère de sanction, de rupture. Il la domestiquait, en quelque sorte. Il en disposait. Être Samuraï, c’était aussi savoir mourir. Toutes les vertus qui caractérisaient la «voie du guerrier» (Bushi-no-michi) et donnaient leur valeur à la "parole du guerrier" (Bushi-no-ichi-gon), tout cet art de "bien" vivre et mourir, constituait le Code d'honneur du Samuraï. Il est connu sous le nom de Bushido (Do: voie, Bushi: guerrier), quoique ce nom ne remonte qu'au XVIIe siècle. On parlait avant de Shido (voie du gentilhomme), Monofu-no-michi (chemin du guerrier), Masrao-no-michi (chemin du héros), Kyuba-no-michi (voie de l'arc et du cheval). À partir du XVIIe siècle l'appellation unique de "Bushido" recouvrit toutes ces notions et, pour la première fois, on en trouve des traces écrites, tout s'étant jusque-là effectué par transmission orale. Le premier énoncé systématique de ces concepts remonte aux écrits de Yamaga Soko mais leurs achèvement parfait intervint au début du XVIIIe siècle avec la parution du Harakure, véritable bible de l'esprit Samuraï. Parmi ces vertus qui ont donné un sens à la vie de ces hommes de guerre, on trouve: Giri (le devoir), Yu (le courage), Enryo (le mépris de la mort), Reigi (la politesse), Makoto (le sincérité, l'amour de la sincérité), Chugi (la loyauté , la fidélité absolue), Shiki (l'esprit de décision), Ninyo (l'humanité), Bushi-no-nasake (la compassion), Doryo (la magnanimité), Ansha (la générosité). Ces vertus restèrent longtemps vivantes dans l'esprit du nouveau Japon de l'après-Restauration impériale (Meiji-jidai) et, en partie, dans le souvenir des Japonais d'aujourd'hui. Le statut des Samuraï changea radicalement à partir de la fin du Shogunat, en 1868. Ils perdirent leurs privilèges, et leur raison d'être, puisque le nouveau Japon décida de se doter d'une armée basée sur la notion de solde et non plus de fidélité à la parole donnée et à l'engagement sur toute une vie. Il leur fut notamment interdit de porter leurs sabres (Haitorei, en 1876). Cet affront à la Tradition séculaire du Yamato-kokoro provoqua incompréhension, remous et révoltes ouvertes (la plus célèbre étant le Satsuma-no-ran avec Saigo Takamori). Mais la nouvelle orientation de la société japonaise était donnée. A partir de 1878 le terme de Samuraï fut remplacé par ceux de Shizoku et Sotsuzoku. Les 500'000 Samuraï du début du XVIIe siècle (sur une population de 20 millions) étaient devenus 2'100'000 Shizoku, sur une population de 46'600'000. G. et R. Habersetzer Texte tiré de l'"Encyclopédie des arts martiaux de l'Extrême-Orient", G. et R. Habersetzer, pages 553-556 |
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